LA CIOTAT SHIPYARDS

 

LA CIOTATTEXTE

L’épisode hante encore toutes les mémoires de La Ciotat. En  1987, le chantier naval historique de cette cité portuaire des Bouches-du-Rhône met la dernière main au pétrolier Monterrey, lorsque la Normed annonce la fermeture du site. Le choc est terrible pour les quelque 3 500 salariés permanents, soit 10  % de la population d’une ville qui ne vit que par et pour le chantier. Cent cinq salariés irréductibles s’opposeront alors à cette décision et occuperont le site jour et nuit entre 1988 et 1994 pour y conserver une activité industrielle et éviter la transformation du lieu en marina.

Trente ans plus tard, Pierre Tidda, l’indéracinable patron des  » 105  » et ancien délégué syndical CGT du site, est toujours là. A près de 70 ans, il conseille Jean-Yves Saussol, le directeur général de La Ciotat Shipyards, la structure publique qui gère les 34 hectares du chantier.  » Je suis fier, confie M. Tidda. Après tant d’années, nous avons réussi, avec les pouvoirs publics, à réindustrialiser ce lieu. L’activité ne cesse de croître et les friches reculent. Aujourd’hui, l’important, c’est l’avenir, pas le passé. « 

Plusieurs opérateurs

Et l’avenir, c’est de faire de La Ciotat le premier chantier mondial de la maintenance et de la réparation des méga-yachts, ces palaces flottants de plus de 50 mètres qui se vendent à partir de 100  millions d’euros pièce. Un marché en plein essor en raison de l’augmentation du nombre de milliardaires, qui frôle les 2 000 dans le monde.

La flotte de yachts de grande taille est estimée à 5 500 unités, en progression annuelle de 5  %, selon le site Superyachts.  » Or, un propriétaire réinvestit chaque année environ 10  % du prix d’acquisition en maintenance. En clair, cela donne beaucoup de travail à toute la filière « , note M. Saussol. Cette niche est estimée à 1  milliard d’euros en  2017. Et La Ciotat revendique un peu plus de 10  % de parts de marché, au coude à coude avec Barcelone. » Un méga–yacht sur sept de plus de 50 mètres dans le monde passe par nos chantiers « , assure le directeur général. Ceux de l’oligarque russe Roman Abramovitch ou d’Eric Schmidt, le patron de Google, hivernent régulièrement dans la baie de La Ciotat.

Si le chantier provençal s’est tourné vers les yachts, il ne le doit pas seulement aux  » 105  » et aux pouvoirs publics (région, département, métropole, ville sont -actionnaires du chantier).  » Dans les années 1990, cette activité était considérée comme une possible roue de secours, rappelle M. Tidda. Mais personne ne pensait que cela pourrait prendre de l’ampleur. «  Et, pourtant, certains entrepreneurs y ont cru, dont Michel Ducros, le patron de Monaco Marine. A la recherche d’un site, il s’installe dans les friches de La Ciotat et investit 20  millions pour partager le financement de l’installation d’un ascenseur à bateau de 2 000 tonnes entre 2004 et 2007.

C’est le vrai départ de la réindustrialisation de La Ciotat. A côté de Monaco Marine, s’installent Compositeworks, un autre poids lourd du secteur, récemment racheté par MB92, l’opérateur de Barcelone, et l’allemand Lürssen, le premier chantier mondial de méga-yachts. L’allemand Blohm + Voss, que Lürssen vient de racheter, a été sélectionné pour opérer la grande forme de radoub. Cet outil permet d’accueillir des navires de plus de 100 mètres en bassin, qui peuvent ensuite être entretenus à sec, puis levés par le grand portique qui plane toujours au-dessus des chantiers.

 » La Ciotat dispose de plusieurs opérateurs, insiste M. Saussol. C’est une force, car cela permet d’attirer de nombreux navires, plus d’une centaine par saison, mais aussi d’étoffer l’écosystème, tout en faisant grandir les entreprises sous-traitantes sur place. « 

Une trentaine de sociétés, souvent des TPE, de tout corps de métier (ingénierie, menuiserie, équipements électroniques…) sont sur place.  » Et beaucoup d’autres veulent venir, selon M. Saussol. Pour l’instant, nous n’avons pas d’espace à leur proposer. Nous prévoyons donc la construction d’un nouvel espace de 12 000  mètres carrés, au nord du site, d’ici à 2019.  » Isabelle Dimech, qui dirige L’Atelier d’Isabelle, une sellerie haut de gamme, attend ces nouveaux ateliers avec impatience.  » On est là depuis 2001, explique-t-elle. Nous étions deux à l’origine, nous sommes aujourd’hui cinq salariés et nous continuons à recruter. Avec l’arrivée d’un nouvel opérateur, les clients affluent et nous allons devoir nous agrandir.  »  » On voudrait que l’industrie française du luxe s’intéresse enfin au chantier, car il y a potentiellement beaucoup de travail pour eux, assure M. Saussol. Chaque fois qu’un méga-yacht est rénové, il l’est souvent de fond en comble ! « 

Dans son plan de développement, La Ciotat Shipyards prévoit d’investir environ 100  millions d’euros d’ici 2023. Outre le nouveau village d’entreprises, le site va se doter d’un ascenseur pour bateau de 4 000 tonnes afin d’accueillir les bateaux de plus de 100 mètres. Le chantier recherche les partenaires privés pour partager les investissements, estimés à quelque 65  millions d’euros.  » Je sais que les yachts ont souvent mauvaise presse, mais il faut bien savoir que, derrière, il y a de l’emploi, beaucoup d’emplois industriels, notamment en France. Le gouvernement devrait soutenir nos efforts de réindustrialisation et ne pas multiplier les déclarations ou les législations hostiles à cette activité « , reprend M. Saussol. Cet été, après l’annonce d’une nouvelle législation contraignante pour les équipages de yacht, Monaco Marine a perdu 20  % de ses commandes de rénovation…

Or, le chantier ne manque pas d’ambitions. En  2023, il vise un chiffre d’affaires annuel de 200  millions d’euros, contre 120  millions en  2017, et 1 600 emplois permanents, contre 700 aujourd’hui. Avec les saisonniers et les équipages accueillis,

La Ciotat Shipyards atteint aisément 2 000 personnes. Demain, ce chiffre grimpera à 5 000 personnes, espère M. Tidda… comme lors des pics d’activité de la Normed.

Philippe Jacqué

© Le Monde


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